Le meilleur des mondes : le travail à l’ère du numérique

22. Octobre 2020
Octobre 2020

La technologie n’est pas neutre, elle est porteuse de valeurs : elle transforme notre manière de penser, de communiquer et notre rapport au travail. Si elle a toujours été présente, elle devient ubiquitaire. Dans le projet CODIMAN, nous nous intéressons à la transformation du travail par la cobotique.

Dr Sarah Dégallier Rochat, chercheuse en robotique, Institute for Human Centered Engineering HuCE, BFH-TI
Dr Nada Endrissat, chercheuse en organisation du travail, Institut New Work, BFH Département gestion
Les robots collaboratifs, ou cobots, introduisent de nouvelles formes d’interaction entre l’homme et la machine dans l’industrie. En effet, ces robots disposent d’un système de sécurité permettant de détecter les contacts inattendus ; l’espace de travail peut donc être partagé avec le travailleur de manière sécurisée. Les différentes étapes d’une tâche peuvent être distribuées entre le robot et l’humain, ce qui permet une automatisation partielle de la tâche. Typiquement, les étapes répétitives, pénibles ou dangereuses peuvent être automatisées, tandis que les étapes nécessitant dextérité, savoir-faire ou flexibilité sont laissées à l’humain. Correctement implémentée, cette technologie pourrait donc permettre une revalorisation du travail pour l’employé-e – puisque les étapes ingrates sont laissées au robot – tout en permettant une augmentation de la productivité. Une nouvelle technologie permettant de satisfaire l’employé-e et l’employeur, que rêver de mieux ?
A travers l'automatisation partielle, le travail peut être rendu plus valorisant: le robot s'occupe des tâches répétitives ou pénibles, l'humain de celles demandant une forte dexterité ou un esprit critique.

Le biais quantitatif : la vision machiniste

L’histoire nous rend hélas attentifs aux dommages parfois inattendus d’outils technologiques perçus à la base comme positifs. L’étude du temps et des mouvements, par exemple, est un système d’optimisation des processus basé sur le taylorisme. Elle consiste à analyser les mouvements afin de déterminer le processus optimal à travers la diminution du temps de production, mais aussi de la pénibilité de la tâche. Elle vise donc à augmenter la productivité, tout en permettant une meilleure ergonomie. Malheureusement, si cette méthode apporte de bons résultats sur le court terme, sur le long terme, elle peut entrainer des troubles musculosquelettiques, un désintérêt pour le travail et une forte rotation du personnel, engendrant non seulement une détérioration de la qualité du travail, mais aussi des frais supplémentaires pour les entreprises.
Cette approche omet un élément essentiel dans son équation : l’humain. Comme souligné par la théorie caractéristique des emplois, les facteurs tels que la variété des compétences, l’identité et la valeur de la tâche, l’autonomie et le retour reçu par l’employé-e sont essentiels pour assurer un travail de qualité, mais aussi la qualité du travail. S’il est possible que ces facteurs ne soient pas pris en compte car leur effet sur la productivité est sous-estimé, la question peut être abordée sous un autre jour, à savoir l’ancrage de notre société dans le quantitatif. Comme le dit l’adage : « Ce qui ne peut être mesuré, ne peut être géré. » Alors que nous voulons nous concentrer sur ce qui est essentiel, nous nous restreignons à ce qui est mesurable. Nous oublions l’existence du non-mesurable et donc, typiquement, de ce qui qualifie l’humain.
La dystopie, ou utopie pour certains, d’un monde où les robots travailleront à notre place est partiellement fondée sur ce biais quantitatif. Les robots sont certes plus rapides, plus puissants, plus précis … – toutes des caractéristiques mesurables – mais les robots n’ont pas d’esprit critique, ils ne créent pas, ils n’interprètent pas, ils ne donnent pas de sens… En nous focalisant sur les aspects mesurables du travail, nous oublions les compétences purement humaines qui nous rendent uniques et irremplaçables. Par exemple, celle de créer des artéfacts technologiques pour surmonter nos limitations : comme les robots pour la force, la vitesse, la précision. Leurs compétences sont donc, par conception, complémentaires aux nôtres. La robotique collaborative se propose d’ailleurs justement d’optimiser cette complémentarité à travers l’automatisation partielle. Avec quelles conséquences pour l’humain ?

Une conception humaniste de la technologie

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de replacer l’humain au centre de la conception technologique. Notre rapport à la technologie est une construction sociale, il est porteur de sens. Il dépend de notre milieu socioculturel et de notre personnalité. Il évolue au cours du temps, selon notre expérience. Pour étudier l’impact de la technologie sur l’humain, il est donc nécessaire de considérer non seulement les besoins de l’utilisateur, mais aussi son expérience subjective, le sens qu’il donne à l’interaction.
Dans le projet A Future That Works : Cobotics, digital skills and the re-humanization of the workplace (abrégé CODIMAN), soutenu par le Programme National de Recherche 77 (PNR77) du FNS, nous visons au développement d’un système robotique collaboratif permettant une (re)valorisation du travail d’assemblage. À ces fins, nous abordons la technologie non seulement en tant qu’outil de production, mais aussi en tant qu’artéfact culturel. Plus précisément, nous proposons un double regard : la relation immédiate à la technologie – son utilité – et la transformation progressive de cette relation au cours du temps – son sens.
Dans le cadre du projet, mené en collaboration avec l’institut de recherche IDIAP à Martigny, trois partenaires industriels ont accepté de nous ouvrir leurs portes afin de mener une étude longitudinale sur quatre ans. Les tâches à automatiser sont répétitives, elles ont une valeur ajoutée basse et monopolisent de précieuses ressources humaines qui pourraient être assignées à des tâches plus critiques et plus valorisantes.
Afin de développer une solution optimisant la relation immédiate à la technologie – son utilité – les utilisateurs cibles sont intégrés dès le début dans le développement de l’interface cobotique : l’identification des besoins, la conceptualisation participative de l’interface et enfin les phases de test et d’amélioration.
En parallèle, la transformation de la relation à la technologie, de son sens, est documentée à travers la récolte d’incidents critiques, positifs ou négatifs : un journal de bord, où l’employé-e peut partager ses impressions du quotidien sous forme de photographies. Ce journal est ensuite discuté en interview afin d’acquérir une meilleure compréhension de l’impact de la technologie sur le travailleur.
À travers ce double regard, nous espérons développer une meilleure compréhension de la construction réciproque du rapport à la technologie : les contraintes de la machine et son appropriation par le travailleur. Ceci afin de proposer une solution technologique centrée sur la valorisation de l’humain à travers le travail.

Visitez « Biel/Bienne 4.0 »

Dans le cadre de l’exposition « Biel/Bienne 4.0 », la Haute école spécialisée bernoise BFH présente un robot collaboratif (cobot). Les visiteurs et visiteuses ont l’opportunité d’apprendre quelques tâches rudimentaires au cobot et se font ainsi une idée des processus de travail de demain. Ils peuvent en outre participer à un sondage portant sur la qualité et le sens de leur travail aujourd’hui et à l’avenir. Les réponses anonymes aident l’équipe de recherche de la BFH à analyser l’influence des robots sur la culture et l’univers du travail et à développer des solutions robotiques appropriées pour l’avenir.
26.9.2020 jusqu’à 3.1.2021 – NMB Nouveau Musée Bienne, faubourg du Lac 52, 2501 Bienne
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